TIM BURTON OU LA REVANCHE DES MOCHES - ARTICLE

Par Hakim Tabet

Sweeney Todd le diabolique barbier de Fleet Street




Une anecdote de tournage raconte que Tim Burton, à la question posée par un technicien sur la manière dont devait se découper une des scènes d’action du film, aurait exorbité ses yeux au point de ressembler comme deux gouttes d’eau à ses propres personnages ! « Qui ça, moi ?! Le découpage ?! » ; Une rondeur qui mêlait -paraît-il-, déroute…et désintérêt…La question doit être quelque part par là : Tim Burton en a-t-il quelque chose à foutre du cinéma ?

Pas de suspense inutile, il n’en a rien à foutre ! Ceux qui avancent le contraire doivent changer d’opticien, parce que Burton est adepte de la mise en scène micro-ondes ; il prend le plat de pâtes de la veille et réchauffe ça deux minutes 30 ; à son corps défendant, il applique une recette, SA recette standard. Burton fait du Burton. Une pincée de travelling flottant pour l’intro, une musique qui trottine, un enchainement de plans façon BD avec des raccords « grosse tête de chat », et un humour macabre jubilatoire jonglant avec les mots et détournant les expressions communes …Burton ne se pose pas la question de l’outil-cinéma, il l’utilise ! C’est sa vitrine géante ! Pour nous faire passer dans un autre monde, le sien…

Ce qui interpelle chez lui c’est moins son cinéma que les formes qu’ont généré sa machine à fantasmes, cette étrange mythologie à laquelle elle a donné naissance : un monde de jouets dégénérés qui a fleuri dans le jardin de ses traumatismes d’enfance, une usine à délirer plein pot qui le pousse à tout transformer en fétiche jusqu’au sigle Warner Bros des génériques de ses films, qu’il customise pour mieux lui donner la force magique d’un rituel ouvrant le passage vers les contrées tordues de son univers mental...

Storyboard de L_Etrange Noâl de monsieur Jack


Storyboard de L'Étrange Noël de monsieur Jack



…Ce monde a pris source dans le folklore d’Halloween, une culture des morts et une volonté implacable de vouloir figurer l’au-delà où visiblement la fête est plus folle ! Burton aurait voulu nous donner envie de crever, il ne s’y serait pas pris autrement ! Perspectives fracassées, bâtons qui s’enroulent, dans ce monde, tout s’inverse : le cauchemar devient le rêve, le moche devient le veau, la vie devient un purgatoire sinistre en noir et blanc (Noces funèbres), la mort un paradis coloré, le père Noël un squelette qui s’appelle Jack, le berceau ne porte plus, enveloppé dans un moïse, l’élu tant attendu, mais bien plutôt un petit antéchrist à tronche de pingouin (avec des cernes délirantes, personne ne dort jamais chez Burton, c’est la nuit que tout se passe !)…

Ce qui frappe dans le stylisme Burtonien, c’est aussi ce soin quasi-maniaque qu’il apporte à la composition picturale de certains de ses plans, il y en a en mode clair obscur qui fleurent bon l’expressionnisme allemand (Batman, Sleepy Hollow…) d’autres plus colorés (Beetlejuice) rappellent Kandinsky, donnant à penser qu’il les envisage moins comme simples maillons d’une chaine d’images racontant une histoire, que comme des fresques à part entière…



Sans titre Doodle Pad Series


La même rigueur existe dans la construction qu’il désire toujours plastique des fruits de son imagination ; il leur veut des corps bien matériels, pas une apparence de corps, il veut ressentir l’épaisseur du monde et des êtres qu’il invente ; au diable, les effets numériques ! Les tonnes de chocolat de Willy Wonka seront bien réelles !…

…Alors Burton, cinéaste ?!! Ou alors peintre et sculpteur se servant du cinéma comme galerie d’exposition à échelle mondiale?
Entre Burton et le cinéma, vrai contentieux, ou simple fantasme de journaliste en galère de polémique (tout est possible…) ?

Même si Burton affecte une cinéphilie sincère, celle-ci renvoie à des œuvres souvent désuètes et kitsch au dernier degré (Ed Wood). Alors je tranche en faveur de la première proposition avec d’autant plus de conviction que le mariage de Burton avec Hollywood n’a pas fait que des beaux enfants ; certains ont franchement des têtes d’accidents génétiques ! Et pas qu’en termes de box office : Mars Attacks, la planète des singes, Big fish…font tâche. On y sent un Burton loin de ses obsessions, un peu perdu quelque part entre une envie de plaire au plus grand nombre et le besoin d’être au plus près des personnages dont la destinée tragique et la marginalité profonde lui parlent infiniment plus (Ed Wood, Sweeney Todd…)…Faut se souvenir que le mariage entre Burton et le grand public a eu lieu en grandes pompes (funèbres ?) aux milieux des années 80 avec Edward aux mains d’argent, puis Batman ; deux œuvres qui avaient en commun cette qualité là d’être en phase à la fois avec les questions intimes d’un Burton torturé par son rapport au monde, et un public ouvert à sa dark fantasy par le long fleuve tranquillement merdique du cinéma des années 80…

Le divorce se consomme au milieu des années 90 : Burton revient à des succès plus confidentiels et ça n’est pas faute d’avoir essayé d’inverser la tendance! (Mars Attacks)…

Fin 2010, il revient en force avec Alice au pays des merveilles, mais avec un petit goût amer au fond de la gorge. Où est passée l’atmosphère joyeusement morbide qui a fait sa délicieuse « touch » ? Quelque part dans le passé, le long d’un chemin de vie où s’égrènent les pièces d’un puzzle riche, fascinant, une œuvre unique et puissamment singulière…L’expo de la Cinémathèque vient donc à point nommé, pour consacrer une création à laquelle le cinéma et sa deux dimensions ont donné des ailes pour qu’elle puisse mieux leur échapper.

Tim Burton


TIM BURTON A LA CINEMATHEQUE
DU 7 MARS au 5 AOUT 2012

TIM BURTON L EXPOSITION