STEVE MCQUEEN : WANTED !

Par Hakim Tabet,

Steve McQueen Shame



Après Hunger, sortie DVD de Shame, second long métrage de Steve McQueen … Hunger, Shame !...Mais pourquoi donc cet échappé de l’art contemporain est-il si méchant ?!


A la séquence d’ouverture de Shame, on se dit que le cadreur s’est fait bazarder dés le premier jour de tournage : Brandon, le personnage principal (Michael Fassbender), est allongé sur son lit, ne pète pas la forme et se trouve si prés du bord cadre qu’on se demande si le réalisateur n’a tout simplement pas eu envie de le faire dégager du champ. Un plan FIXE et LONG … Quand je dis «fixe», ça veut dire «fixe» comme congelé - une putain de cryogénie ! Pas de petit travelling avant ou arrière lent … Rien ! Fixe et long comme une déclaration de guerre au cinéma! Peter Jackson en aurait eu la nausée!...

En même temps, on aurait pu voir venir : Avec Hunger, il nous avait offert une bien belle séance de torture moyenâgeuse, à nous autres, spectateurs modernes habitués à un quota d’au moins une action toutes les sept secondes. Il nous avait pris en otage comme un terroriste fanatique avec un plan fixe de 20 minutes où les personnages parlaient de la pluie et du beau temps, avec des plans d’insert interminables sur des cigarettes qu’on fume, des décalages de point qui prenaient leur temps pour arriver…
Une question me crame les lèvres : mais pourquoi est-il si méchant ?!!

Steve McQueen HUNGER



Donc avec Shame, c’est la récidive … En pire ! Le décalage de point ne prend plus son temps pour arriver puisqu’il n’arrive même plus ! Il reste chez lui ! Un plan de Michael Fassbender dans le métro qui se paye carrément le luxe de rester flou ! Ne parlons pas des cadres, ils sont indépendants …, font ce qu’ils veulent, ne rendent de comptes à personne … Une belle bande d’anars qui se construisent suivant leur inspiration photographique du moment ! Et si le personnage n’est pas content … Libre à lui de foutre le camp !… Steve McQueen est-il un dangereux amateur ignorant les codes du cinéma? L’artisan d’un régime totalitaire de la caméra fixe et froide? D’autres séquences du film suggèrent le contraire; celle-ci dans un restaurant-bar-chic-glamour avec vue sur Big Apple et ses lumières, où l’on s’attend presque à voir débouler Sarah Jessica Parker et ses copines, ou alors celle-là où y est subitement mise à l’honneur la mythologie hollywoodienne, consacrée même par la sœur du héros, chanteuse de bar old school, qui se met à chanter «New York, New York» … Du coup, on ne comprend plus rien !!!

A quoi donc joue Steve McQueen … sinon avec nos nerfs ?!...

Eh bien en même temps qu’avec nos nerfs, c’est avec le 7ème Art tout entier que Steve McQueen fait joujou … Il ne se contente pas de mettre en scène, il met en scène la mise en scène ! En nous embarquant dans une tempête cinématographique, où tous les genres et leurs codes se croisent et se tapent dessus comme des ivrognes dans un bar : cinéma de la nouvelle vague (travelling latéral du jogger façon Quatre cents coups de Truffaut), cinéma standard américain (musique ponctuant la montée dramatique de l’action), cinéma d’auteur indépendant américain (avec son penchant pour les drames sordides et les oubliés du rêve américain)… Il nous invite par la force et dans la douleur, à reculer de plusieurs pas en arrière et à nous poser des questions de pure mise en scène « Pourquoi le personnage devrait-il être centré après tout? »…

McQueen trahit l’objectif de son programme de destruction massive à la toute fin du film, quand il s’amuse avec les ressorts dramatiques du suspens, en lançant une fausse piste délibérément bidon et préparant une chute parfaitement artificielle mais qui nous piège quand même (je laisse la surprise au spectateur qui voudrait voir le film)… Il nous montre qu’il maitrise certaine grammaire du contrepied (et du contre-contrepied, me comprendra qui veut !), et de la vitesse , mais que là n’est pas l’intérêt essentiel de son cinéma.

SHAME



« Amateurisme » donc sciemment revendiqué, « amateurisme » qui pourrait donc tout aussi bien s’appeler volonté méthodique de sortir les cadavres de sous terre, de rendre visibles les rouages d’une mécanique devenue infernale à force de vouloir tout convertir en rythme et en vitesse…
McQueen veut buter « la maman », pour permettre à d’autres d‘arpenter les mêmes chemins qu’autrefois, mais avec un regard vierge d’enfant libéré, pouvant devenir adulte et enfanter à leur tour…C’est POUR CA QUE CA FAIT MAL !!

A l’heure où l’esthétique dominante est celle d’une caméra-épaule, tremblante, vorace, n’ayant pas d’autre identité que celle que lui imposent le cours des événements et les mouvements des personnages qu’elle s’est donnée pour mission de suivre ; à l’heure où parler de mise en scène et de point de vue d’auteur c’est prendre le risque de se retrouver face au vide absolu ou aux fantômes du passé (voir la dernière palme d’or, Terrence Malick ou la nostalgie des années 90), il n’est pas forcément inutile qu’un transfuge de l’Art contemporain, à la sensibilité fraîche d’enfant pervers, comme a pu l’être Lynch au début des années 80, nous pousse à fouiller les poubelles d’un art que l’on croit avoir maitrisé parce qu’on l’a tout simplement oublié.

C’est pour ça que McQueen est là, qu’il est méchant…Et qu’il doit continuer à l’être.

SHAME


PS : pour les rares braves qui n’auraient pas abandonné la chronique en cours, une petite bio maison…


BIOGRAPHIE DE STEVE MCQUEEN



Avant de venir nous mordre à belles dents, McQueen a commencé par la case « Art contemporain » ; patelin très étrange s’il en est, où tout est possible, où se côtoient les belles échappées de génie et le grand n’importe quoi ! Un terrain de jeu avec une forte probabilité pour le pire, c’est de là qu’il nous vient « Le grand méchant-loup »…Et encore avant ça, il nait à Londres en 1969, Grande Bretagne, fait ses études à la Chelsea School of Art et au Goldsmith's College, se torche une année de plus à la Tisch School of the Arts de New York, et fait ses premières armes comme vidéaste et photographe expérimental dans les années 90 : en 1997, reprenant le gag bien connu d’un des films de Buster Keaton (Steamboat bill Jr) où un homme manque de se faire aplatir par la façade d’une maison et n’en réchappe que parce qu’il se trouve pile poil à l’endroit de la fenêtre, il accouche de Deadpan, vidéo déroutante donnant à vivre chacun des angles de vues possibles de cette mort miraculeusement ajournée –sans coupe au montage-,…d’autres vidéos suivent, des vidéos où suinte déjà son goût du plan fixe, du noir et blanc, de l’atmosphère « morte », dépouillée d’artifice comme le son, la couleur, l’effet de montage ; McQueen d’emblée se fait le chantre d’un cinéma de traverse contemplatif, curieux à la fois de ce qui se tient là sous nos yeux (la mort d’un cheval dans Running Thunder ou d’un ciel nuageux dans Just above my head) et de l’artiste lui-même se regardant faire, s’amusant avec un tout nouveau jouet, la caméra…Déjà il explorait les origines du cinéma…

Avec Deadpan, il obtient le prix Turner en 1999 qui lui ouvre les portes de la gloire et celles des plus grands musées ; la Tate, Guggenheim…En 2003, il décolle pour l’Irak avec pour commande de délivrer une œuvre-hommage aux soldats britanniques tués pendant le conflit pour le compte de l’Impérial War Museum ; une fois surplace, il galère, s’enlise, pour trouver un angle, un point de vue original…Il opte finalement pour une série de portraits des dits soldats sur timbre poste ; simple, limpide, une ligne droite…

C’est à la demande de Channel 4 que McQueen se lance dans le cinéma : ce sera Hunger, l’histoire de Bobby Sands, meneur d'un groupe de prisonniers membres de l'IRA qui protestaient en 1981 contre leurs conditions de détention et qui en mourra d’une grève de la faim. La suite, ce sera la caméra d’or au festival de Cannes en 2008. La suite de la suite, c’est McQueen, exsangue, à bout de souffle, qui n’envisage pas de tourner un second long métrage : ce sera Shame avec un budget confortable de 6,5 millions d’euros…

Son troisième est en préparation…On n’a pas fini de se faire fouetter…

Michael Fassbender