Edward Hopper, la soleil-tude

Par Hakim Tabet,

People in the sun


Edward Hopper, People in the sun,1960. Huile sur toile, 102,6 x 153,4 cm Smithsonian American Art Museum, Gift of S.C. Johnson & Son, Inc.© 2011 Photo Smithsonian American Art Museum /Art resource /Scala Florence

Après Madrid Edward Hopper(1882-1967) migre au Grand Palais du 10 octobre 2012 au 28 janvier 2013.



Le premier coup d’œil sur les toiles d’Edward Hopper déterre un cadavre improbable de ma mémoire : «Where is Brian ?», «Brian is in the kitchen» … Et oui ! L’aspect figé des êtres et du décor, les couleurs pétantes, baveuses, absence apparente de nuance fait penser à un lâché barbare de peinture, évoque ces illustrations de livres scolaires qui nous faisaient tant marrer à l’époque du collège….

Chop Suey


Edward Hopper,Chop suey. 1929 Huile sur toile, 81.3 x 96.5 cm.Collection de Barney A. Ebsworth © Collection particulière

Le second coup d’œil balaye l’impression de bâclage ; le soin méticuleux qu’il faut apporter pour parvenir à retranscrire aussi bien la caresse du soleil sur un mur blanc nacré, les traits flous que celui-ci dessine sur les corps et pourtant une sensation de froideur persiste et signe…Du 37°2 le matin pour les yeux et bizarrement du moins 40 pour tout le reste du corps…

Morning Sun Edward Hopper


Edward Hopper,Morning Sun.1952 Huile sur toile, 71,4 x 101,9 cm Columbus Museum of Art, Ohio:Howald Fund Purchase
1954.031 © Columbus Museum of Art, Ohio

Le troisième coup d’œil et une poussée fiévreuse vous chope à la gorge ! un malaise diffus qui ne donne pas son blase pour mieux faire un massacre : tant de précision au service d’un troublant effet-maquette ; Rimbaud voulait fixer des vertiges, là c’est le fixe qui fout le vertige ; un vertige qui a quelque chose de la menaçante torpeur des poupées ; cette étincelle de rayon perdu dans leur regard qu’on imagine braqué sur soi et derrière lequel on subodore l’existence possible d’une âme connaissant si bien le cauchemar d’être enfermée dans un bout de plastique depuis des millénaires, qu’elle ne rêve que d’une chose c’est de vous escroquer le corps.

Edward Hopper,Girlie Show


Edward Hopper,Girlie show,1941 Huile sur toile, 81,3 x 96,5 cm Collection de Fayez Sarofim © Private Collection / The Bridgeman Art Library

Pareilles à celles de Van gogh, les toiles de Hopper attaquent tous les autres sens aussi sûrement que les yeux et c’est choisi ! Sciemment prémédité ! Il s’est mis au défi de nous la rendre charnelle cette solitude pesante des gens dans leurs cadres de vie parmi les plus quotidiens ; face à la mer, dans un restaurant ou dans une chambre qu’il peint avec force détail en évitant les codes usités pour inspirer ce sentiment pourri d’être paumé seul au milieu d’un grand ou d’un petit nulle part : Adieu donc le clair obscur, les couleurs froides, l’absence de lumière…Au contraire, celle-ci est omniprésente, envahissante, ultra réelle, lourde, on se croirait dans une scène de Bagdad Café ou dans un de ces pays sud-Méditerranéens où le soleil cogne si fort que le temps lui-même –soûlé de coups- se pose en terrasse d’un café désert pour y crever la gueule ouverte.

Hotel Room


Edward Hopper,Room in New York,1932.Huile sur toile, 74,4 x 93 cm. Sheldon Museum of Art, University of Nebraska – Lincoln,UNL-F.M. Hall Collection © Sheldon Museum of Art

Avec Hopper, la solitude n’est pas vaincue -puisqu’elle ne peut pas l’être-, mais revécue et pour angoissant et écœurant que puisse être ce sentiment si universellement enduré, en refaire l’expérience comme il nous invite à le faire avec tout le poids de son talent, c’est sa façon à lui de nous donner les moyens de l’apprivoiser un peu.
Disons-lui Merci pour ça.

Room in NY Edward Hopper


Edward Hopper,Hotel Room.1931.Huile sur toile, 152,4 x 165,7 cm.Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid © Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

Edward Hopper
10 octobre 2012 au 28 janvier 2013
Grand Palais
Entrée Champs-Elysées