"Roi sans carrosse", Interview Oxmo Puccino

Par Karim Zehouane,

Oxmo Puccino


Parle-nous de l’histoire de ton nouvel Opus, «Roi sans Carrosse».
L’histoire de mon nouvel opus… Je prends des notes depuis longtemps pour rester constamment en activité, pour garder une gymnastique d’écriture…J’attendais simplement le moment propice pour pouvoir tout cristalliser.
Je me suis retrouvé en vacances au Brésil, avec des amis qui m’avaient invités et m’avaient offert une guitare. Comme j’avais mes notes et un multipiste, j’ai profité des temps vacants pour gratter des mélodies, des idées sans être interrompu par des rendez-vous etc.
Ce qui fait que je me suis retrouvé au final avec six maquettes, et je suis rentré à Paris fou de joie! J’ai continué avec la même énergie, et de fil en aiguille, toutes les personnes avec qui on voulait travailler ont accepté le projet.
Tout a donc été fluide.

T’étais dans quel mood au Brésil?
J’étais avec moi même. C’est-à-dire que j’avais besoin de réfléchir, de me recentrer, et là bas j’ai pu lier les deux. J’étais dans un cadre confortable, totalement dépaysé car je suis parti en hiver. Ce qui fait que je me suis retrouvé dans un paysage totalement lunaire. Et c’est ce que j’apprécie dans les moments de solitude, on se confronte aux grandes questions et aux grandes choses. C’est ce qui m’est arrivé là-bas.

Les sons de ton album sont plutôt courts dans la durée, ça vient de quoi?
De l’essentiel. A l’image de certaines paroles qui vont droit au but sans trop philosopher, mais avec toujours un impact.
Je suis parti là dedans, parce que je suis allé plus à l’essentiel que d’habitude. Aussi parce que je suis un traumatisé du 16 mesures, et je me suis rendu compte qu’à l’écoute on ne faisait pas la différence entre une chanson longue ou une courte si ce n’est la musique. Alors, j’ai été jusqu’à supprimer les couplets par ce que je trouvais qu’il était en trop dans les chansons.

Une envie d’être minimal, au final?
Exactement ! J’ai même enlevé des morceaux que je ne trouvais pas assez aboutis. C’est vraiment l’essentiel qui reste.

Tu m’as dis que tu désirais te recentrer sur toi-même : c’est pour ça qu’il n’y a pas de featuring dans l’album?
Oui c’est pour ca… Parce que aussi les choses se sont faites très vite.



Oxmo Puccino



Tu me parlais de guitare il y a quelques minutes. J’en profite pour rebondir sur la question de mélodie. Dans ton parcours, toutes proportions gardées, cela me rappelle un peu le chemin musical d’un type comme Mos Def, qui est passé du rap à des choses plus musicales. As-tu cette même volonté de t’orienter vers une culture de la mélodie ?
C’est une question importante, dans la mesure où moi, par rapport au rap tradi, j’ai toujours été diffèrent d’un point de vu mélodique. J’ai jamais été fervent des rythmes bases/batterie purs. On m’a bien souvent reproché d’avoir commencé à chanter trop tôt dans le Rap, par ce que justement j’avais toujours besoin de cette mélodie et que je pense qu’il n’y a pas de meilleur identité auditive qu’une mélodie. C’est d’ailleurs plus facile à retenir pour un enfant que les paroles d’un refrain. Je pense que c’est laisser aller son inconscient que de se laisser porter par une mélodie. Et pour moi tout part de la mélodie, c’est pour ça qu’avant de me mettre a la guitare je jouais beaucoup de base, car c’est un instrument Melo-phonique qui me permettait de combler mes lacunes en harmonie.

Oxmo Puccino


Oxmo Puccino - Le Sucre Pimenté REMIX


Donc tu te considères comme quoi, t’es rappeur ? T’es chanteur ? Je sais qu’on aime pas forcement les clichés mais bon?
Ce n’est pas une mauvaise question si on s’éloigne du cliché justement. Je pense que beaucoup de rappeurs peuvent chanter, mais que l’inverse est beaucoup plus difficile. Je sais chanter, je sais rapper, et bientôt nous arriverons à de nouvelles générations qui sauront à la fois chanter et rapper, ce qui va enrichir la culture musicale générale, parce que ça apporte une culture rythmique qui n’est pas innée à tous les chanteurs.
En somme, je me définirais comme un artiste : je chante, j’écris, je commence à composer des petites mélodies, je lis beaucoup, je discute et surtout j’arrive à lier tout cela. Et je pense que c’est sur ça qu’il faut se montrer, je m’explique : en me lisant, on comprend mes références, et en remontant le courant de la rivière qui nourrit mon inspiration, on peut on peut voir que je me nourris de choses diverses qui viennent de partout et de toutes les époques.

Justement, dans ton approche du texte, on sent que la lecture est essentielle pour toi. De quelle pensée te nourris-tu?
Plus que la nourriture que cela m’apporte, c’est plutôt comment je la digère. Ca va des livres d’histoires - que je prends pour des interprétations à chaque coup, j’attache moins d’importante aux faits qu’aux mythes que cela véhicule - aux essais, à quelques textes sociologiques, faits divers, discours politiques… Et je me nourris avec le plus grand plaisir des romans, par ce que pour moi cela ressemble à la réalité. J’adore aussi lire les biographies, car on parle souvent des artistes sans les connaître, et que les biographies nous permettent de savoir ce qui leur a permis d’arriver à leur œuvres ; on y découvre la démarche de l’artiste. Je prends ça pour de la chance d’avoir cette faculté de m’intéresser à beaucoup de choses.

Peux tu nous citer des livres qui t’ont marqués?
Là récemment j’ai un livre de nouvelles qu’on ma offert « Sept histoires qui reviennent de loin », par Jean-Christophe Rufin. J’aime beaucoup. J’aime aussi m’attaquer aux œuvres les moins connues des artistes renommés, comme « Tortilla Flat » de John Steinbeck par exemple, qui est pour moi un manifeste à l’amitié vraie, gratuite, qui demande rien, l’amitié qui comprend, qui pardonne. Un manifeste pour la tolérance.
Il y a aussi «La psychologie des foules» de Gustave le Bon qui est frappant d’actualité, et « En avant La Zizique » de Boris Vian. C’est un livre formidable, un portrait sur la chanson dans son ensemble et sur le sujet. Cela donne beaucoup à réfléchir, surtout à notre époque qui vit dans la virtualité, une virtualité qui dépasse quelques fois la réalité… Bref, c’est formidable !

Pour revenir à ton album, j’ai parfois le sentiment que sur tes oeuvres de jeunesse, tu donnais des leçons de savoir être à tes colocataires du « ghetto », et qu’aujourd’hui tu inverses la chose et que tu expliques à un public plus large, comme dans la chanson «Parfois», la difficulté d’en être issu, du ghetto?
"Parfois" est pour moi un morceau qui évoque des origines, mais sans complaintes, sans commisérations, sans accusations, en disant "mettez-vous à ma place". Imaginez-vous dans un autre pays, sans personne, tout seul. C’est ça que j’essaie de dire sans dénoncer, et c’est assez difficile. Il faut trouver une manière d’évoquer certains problèmes sans utiliser le tapis habituel que tout le monde a déjà emprunté et sur lequel personne ne veut plus marcher. «Parfois» est une chanson comme ça, qui veut dire qu’il faut faire des efforts de tous les cotés et qu’il y a certains cotés qui demandent plus d’efforts, même si ça ne se voit pas, même si c’est invisible.

Te considères-tu comme un chanteur à textes avant tout?
Oui. Aujourd’hui j’écris sans musique, j’élabore des concepts, je pose des idées et la musique vient après. C’est une habitude que j’ai prise depuis «Lipopette bar», où je voulais scénariser le parcours d’une chanteuse à travers plusieurs personnages. Cela demandait beaucoup plus d’écriture que d’interprétation. Je n’avais pas la musique, mais juste un temps imparti à respecter ; j’étais contraint à travailler sans filets. Puis ensuite est arrivé «L’arme de paix». Là, j’ai eu des musiques, des maquettes, et je devais tout réécrire par rapport aux musiques. Après, il y a eu le projet d’Ibrahim Maalouf, "Alice aux pays des merveilles" où on a eu les musiques trois jours avant la représentation finale. J’avais passé six mois à écrire sur des musiques quelconques tout en restant concentré sur le sens du texte avant d’être interprété.

Oxmo Puccino



Tiens, parlons de ta culture de la métaphore… Des fois tes métaphores sont hallucinantes comme ta chanson « Le laid ». Est-ce voulu ou inconscient?
Aujourd’hui, je m’en rends un peu plus compte, mais pendant longtemps j’ai écrit à l’aveugle, ça partait juste d’images que j’inventais...

Pour revenir sur cette histoire de poésie, à l’époque du Time Bomb (collectif composé d’Oxmo Puccino, X-men, Lunatic,Pit Baccardi, Hifi, les Jedi et autres ndlr.), vous utilisiez toutes les règles de la poésie classique : c’était intuitif ou c’était voulu?
On était juste des passionnées de rap, de dialogues de film, on coupait les phrases, on rebondissait, on rappait beaucoup entre nous, il n’y avait pas beaucoup de rappeurs à l’époque et on ne connaissait même pas le nombre d’auditeurs. Tout était motivé par la passion.

Et cette passion du départ, c’est celle-là même qui reste ton moteur?
Aujourd’hui plus que jamais je ne peux pas tricher, je le sais.

D’autant que tu touches un public plus large… Et d’ailleurs est-ce une volonté?
C’est pas une volonté recherchée. Tiens, justement il y a une phrase que j’aime beaucoup : "Je ne veux pas être aimé de tout le monde car de tout le monde c’est être aimé de n’importe qui."
Je ne suis pas dans une quête des chiffres, du nombre, je suis dans le qualitatif et donc le public plus large je ne l’ai pas recherché, je n’ai pas le temps de m’en occuper …C’est un peu qui m’aime me suive… C’est déjà mon sixième disque, j’ai passé beaucoup d’albums à me défendre sans avoir recherché ces gens qui ne me comprenaient pas, qui n’acceptaient pas la démarche. Tout ça, alors que je n’ai jamais cherché a convaincre qui que ce soit. Aujourd’hui, avec l’amour que beaucoup de gens donnent à cette musique, par respect pour eux, je ne peux accorder d’importante à ceux qui ne veulent pas suivre, aussi parce qu’on n’a pas besoin d’eux. J’essaie juste d’impulser une sorte de positivité.

C’est ce que tu fais aussi avec ton choix de collaborations dans ce disque?
C’est que du plaisir, que du naturel, et c’est une chance que j’ai. Tout a été fluide, ce qui fait qu’en un an on s’est retrouvé avec un album bouclé, pochette comprise et c’est très rare. Cela ne m’était jamais arrivé !

On a justement l’impression que c’est ton album le plus logique, le plus fluide dans sa composition…
Oui. D’une part parce que j’ai composé une bonne partie des musiques et aussi parce que Vincent Segal (violoncelliste), a tenu à ce que l’on reste très fidèles aux maquettes de basse, à l’esprit initial. Ce qu’il faut savoir, c’est que ce qui était intéressant dans les mix tapes, qu’on a oubliées depuis, c’est que c’était des petits laboratoires d’expériences : des DJ qui nous faisaient découvrir certains morceaux et des rappeurs qui en profitaient pour présenter des morceaux à venir, pour tester les réactions. C’est cet esprit qui a fait que les mix tapes ont autant marché. Et au mêm titre, les albums aboutis sont dus à cette spontanéité, à ce côté rugueux qui a fait le rap d’origine. Les maquettes ont toujours cet aspect là, on veut toujours quelque chose de magnifique et quelques fois on perd le tanin, ça se lisse, ça se peaufine et à force d’exigence on en perd l’essentiel. Vincent Segall, dans cet album, a pu rester proche de cette spontanéité et de ce côté rugueux, tout en magnifiant l’album ; et c’est la première fois que j’arrive à faire ça et je le remercie d’avoir eu cette démarche.

Et la tournée, on en est où?
On est en train de la monter, d’y réfléchir avec les musiciens, de voir ce qui est possible en rapport aux morceaux, aux arrangements. Il y aura les morceaux de cet album, des réinterprétations des morceaux standards, des anciens morceaux…On a aussi des idées pour lier rencontre, découverte, surprises et musicalité.

Oxmo Puccino



Pour finir, petite question sur le hip hop hexagonal aujourd’hui?
Mon avis sur le hip hop d’aujourd’hui en France, c’est qu’il est au delà de ce que j’avais rêvé. En danse par exemple, on en parle jamais, mais les danseurs français font partie des meilleurs du monde. Il y a aussi les grafeurs qui sont dorénavant exposés dans les musées, galeries etc.
En musique - je ne parlerai pas de l’électro française, qui fait partie du hip hop et qui trace son chemin-, les rappeurs aujourd’hui sont reconnus comme des personnalités. Il y a un respect des anciens, les générations émergentes sont toujours bien accueillies, apportent encore quelque chose de nouveau, ce qui prouve que c’est une culture qui a passé avec succès les générations.
Aujourd’hui, il y a des rappeurs qui sont pères de famille, bientôt on aura des rappeurs dont le père écoutait du rap français. Moi j’ai longtemps attendu l’époque où on ,n’écouterait du rap français en France, car à l’époque du Time Bomb tout le monde écoutait du rap américain, il n’y avait pas beaucoup de rap français, et on a tendance à oublier l’importance que cela revêt !
On a réussi à créer un univers qui s’étend sur toutes les couches sociales, qui a plus de 30 ans aujourd’hui, et qui va se transmettre au moins jusqu'à nos petits enfants. Je pense qu’on devrait regarder le hip hop avec plus de recul, et de respect…

"Roi sans carrosse" réalisé et produit avec Vincent Segal et Renaud Letang.


Oxmo Puccino - Artiste


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