ALEXANDRE PLOKHOV INTERVIEW

PAR KARIM ZEHOUANE,

Alexandre Plokhov


Alexandre Plokhov by Gregory Aune
Qui êtes-vous, Alexandre Plokhov?
Mon nom est Alexandre Plokhov. Je dessine des vêtements à New York, le résumé de ma carrière serait un peu trop long, et ennuyeux…

Vous êtes né en Russie, époque URSS, et vous êtes installé à NYC. Quelle est la raison de cette migration?
J’ai toujours voulu vivre à New York. Ça a toujours été mon rêve, et ce depuis mon enfance. Il y a quelque chose d’absolument magnétique et magique dans cette ville.
C’est vraiment l’endroit où les rêves peuvent devenir réalité… ou pas.

Parlez-nous un peu de Cloak ?
J’ai créé Cloak, en 1999, juste après mon aventure de modéliste homme chez Marc Jacobs. J’ai fermé Cloak en 2006. C’était une histoire intéressante et compliquée : j’y ai rencontré beaucoup de créatifs, quelques amis sincères, ceux que l’on garde toute une vie, et quelques ennemis aussi. Cloak était un petit collectif d’individus, qui avaient les mêmes envies (jamais plus de quatre personnes). On tentait de faire, et faisions, des choses qui nous rendaient fiers, et parfois heureux.

Direction Versace Uomo, ensuite. Comment cela s’est-il passé ? Ce n’était pas trop bizarre en terme de choix créatif ?
Oui, j’admets que la Maison à la Méduse n’était pas exactement un choix évident, tellement éloigné des choix de carrières qui vont suivre. Après Cloak, j’ai voulu faire quelque chose de vraiment diffèrent- un truc hors de mon univers créatif naturel. Versace m’a contacté, puis envoyé à Los Angeles, où j’ai rencontré Donatella, au Beverly Hills Hotel. Elle m'a offert un expresso et nous avons eu une courte conversation durant laquelle elle regardait mon book. Tout était très chic et courtois … excepté, peut-être le fait qu’il y aie un garde du corps devant la pièce… en tout cas, j’étais très intrigué…

Qu’y avez-vous appris ?
Je pense que la chose la plus importante que j’y ai apprise, fut de découvrir ma capacité d’assimilation et d’adaptation. Professionnellement, ma connaissance des tissus et de la construction des vêtements s’est également considérablement élargie.

Alexandre PlokhovAlexandre Plokhov
Ensuite vous avez lancé votre marque éponyme, pourquoi ? Quel en est le concept ?
Je fais des vêtement pour gagner ma vie - c’est ma vocation. Pour moi, ne pas faire de design équivaudrait à ne pas pouvoir marcher, ou voir. Donc il y n’a pas vraiment de concept, c’est juste ce que je fais.

Depuis Cloak le contexte du prêt-à-porter du marché masculin à vraiment changé : plus compétitif, plus créatif, plus bankable. Est-ce un challenge pour vous ou cela vous effraie t-il de lancer votre marque dans un tel contexte?
Oui, les choses ont changé. Le cycle de l’industrie est plus rapide. Mais si je m’étais senti concerné par le malaise général économique ou par une quelconque tendance, je n’aurais jamais rien commencé. Ma nouvelle enseigne est une aventure et n’est surtout pas née d’une stratégie calculée.

Dans vos «essentials» pour le magazine GQ, vous avez mentionné le travail de Mikhaïl Boulgakov et Andrei Tarkovski. Deux révolutionnaires, deux artistes russes. La Russie reste-t-elle une base fondamentale de votre approche, votre inspiration?
L’idée de la Russie est centrale dans mon approche, et dans ma constitution générale. Nous sommes tous le fruit de nos expériences passées et j’ai passé mes années de formation au sein de la Mère Patrie. Je pense que tous les russes sont obsédés par la littérature et que Boulgakov est vraiment spécial. Il est issu d’une grande tradition slave de «réalisme merveilleux», dans la lignée d’un Nicolaï Gogol. Ce que j’aime chez Tarkovski en revanche, c’est son engagement total à ce métier. Beaucoup de gens ont vu le film «Stalker», mais pour une expérience de la Russie authentique, je recommanderais le film «Andrey Roublev».
Néanmoins, je serais précautionneux sur l’emploi du mot «révolutionnaire», surtout auprès de ceux issus de l’ex-URSS. Pour eux, ce mot revêt plutôt une connotation sinistre.

Et dans quelle mesure, pour revenir à Gogol et Boulgakov, l’écriture peut-elle être inspirante pour vous ?
La beauté des mots écrits est ce qui crée la particularité du monde, l’expérience, la sensation, abandonnant l’aspect visuel imposé pour celui que tu lui confères. C’est l’impulsion de ton imagination qui prend la place …

J’ai lu que vous étiez impressionné par le travail de Francis Bacon, qu’est ce qui vous attire chez lui ?
La première chose que j’aime chez Bacon, c’est sa palette de couleurs, qui est tout sauf «moderne». J’ai l’impression que ça sort directement de la peinture Flamande. Il y a une certaine maîtrise des couleurs passées, ça sent l'authenticité. Il y a quelque chose de réaliste et assez prolétaire. Mais ce que j’aime le plus, c’est que Bacon, parvient mieux que quiconque à retranscrire le mouvement dans ses toiles. C’est comme une vidéo 3D faite à partir de couleurs et de pinceaux.

La musique, aussi semble importante pour vous, non ?
Quand je travaille, j’ai toujours besoin que la musique tourne constamment.Ca me met des fois dans un état de transe ou rien ne semble impossible…

Revenons à votre travail : en tant que créateur homme, comment avez vous conçu votre première collection femme ?
Je dirais que mon travail sur la femme, est encore en construction en ce moment, comme le Golem qui attend de moi que je lui donne son âme définitive. Ce que je sais en revanche - et que j’ai tenté d’exprimer dans mes trois premières collections femme- c’est qu’il y’avait une vraie volonté de travailler la coupe, la structure et également une envie, pour certaines pièces, de robes fleuries.

Justement, comparé à vos précédentes collections, votre hiver prochain semple plus «positif».
Peut-être deviens-je plus «mûr» ?

Et comment envisagez-vous la création d’une collection ? Vous partez d’une silhouette, de recherches, d’un sentiment?
Mes inspirations proviennent de différentes sources. Pour Cloak, par exemple, j’ai une fois crée une collection basée sur les tatouages de prisonniers russes. Aujourd’hui, je suis obsédé par le lin. C’est sans rime ni raison, en fait…

Alexandre PlokhovAlexandre Plokhov

Tops drapés, jupes, robes, chaussures à talons, l’idée d’adapter les codes de la garde-robe féminine au vestiaire masculin n’a jamais été aussi forte. Je pense notamment à Damir Doma, Rad Hourani, Thom Browne… Et à vous, forcément…
Je ne cherche pas à importer une jupe dans le vestiaire masculin. Je ne suis pas dans cette démarche. Ce qui m’importe, c’est d’allonger la silhouette de l’homme, et en cela, l’idée d’une jupe longue me semble une solution intéressante.

Et y’a-t-il des créateurs dont vous appréciez particulièrement le travail?

Toute personne capable de produire une collection et de durer dans le business mérite le respect. Et croyez-moi, ce n’est pas chose aisée. Quant à admirer, je suis admiratif de trop de créateurs pour vous en citer. Mais Marc Jacobs restera toujours spécial pour moi, dans la mesure où c’est lui qui m’a offert mon premier job.

Prochaine étape ?

J’aimerais ouvrir une boutique.

Un rêve inavoué?
Il est supposé rester secret, si je veux qu’il se réalise!

Alexandre Plokhov avant le show


Day of make-up & hair test for the show by Jo Jo Asuncion