JULIEN DAVID, FUSION FOOL - INTERVIEW

Par Karim Zehouane,

Julien David Fall Winter 2012 Homme
JULIEN DAVID FALL 2012JULIEN DAVID FALL 2012

Qui êtes vous Julien David?
Français d’origine, je suis arrivé au japon il y a six ans après avoir passé huit années à NYC. J’ai fait un an et demi de freelance. Après j’ai eu cette idée de mélanger haut de gamme et street wear. Pourquoi le Street wear? Parce que depuis tout jeune je suis passionné de street wear. Quant au luxe j’en avais l’expérience : j’ai étudié à la Parsons, puis j’avais travaillé dans le luxe à NYC (Narciso Rodriguez et Ralph Lauren ndlr).

Vous avez étudié quoi à la Parsons?
Womenswear Fashion … Et donc je m’étais dit que cela pourrait être intéressant de trouver un produit hybride entre ces deux mondes. Je suis parti avec un budget limité que j'ai entièrement consacré au foulard.

Le foulard?
En fait, le carré de soie est l’un des produits iconique du luxe. Dans chaque boutique de luxe vous avez toujours une vitrine avec quelques foulards. Il y’avait donc ce rapport au luxe que je trouvais amusant, et en même temps un peu désuet. Quand j’ai commencé mes recherches, il y a plus de cinq ans, il n’y avait pas beaucoup de foulards très funky, presque que du foulard de grand-mère.
Je me suis alors dit que si je prenais ce produit et que j’y appliquais des références de graphisme – qui sont plus proches de ce que j’aime—, alors cela pourrait s’avérer, peut-être, un bon premier produit pour faire comprendre ma démarche.
Dans la première collection, il y avait une basket énorme sur les foulards, des imprimés avec des trucks de skate, des mecs qui faisaient du free style, des choses comme ça. Les références étaient donc assez simples, assez faciles à comprendre. On a fait trois saisons de foulards. Et c’est ce qui m’a donné un peu de moyens pour faire quelques manteaux.

J’ai alors fait huit manteaux. C’était sur l'hiver 2010. Toujours pour la femme, principalement, bien que les foulards avaient une connotation un peu unisexe. Après ça, nous sommes en été 2011, mes inspirations ont puisé dans le retour du BMX. J’ai donc fait une ligne sur l’influence BMX ; sur le look-book, les filles portaient des casques… Ensuite, pour l'hiver 2010, on a fait un petit défilé, celui où chaque fille porte un voile avec son visage pixélisé..

Le pixel est d’ailleurs encore très présent dans mon travail. C’est une façon pour moi d’être sûr de rester bien connecté à ce que j’aime, avec ce qui a fait, depuis le début, ma signature. J’ai toujours cette volonté de créer des graphismes un petit peu low definition, low resolution. Je suis proche de la culture Gif Animated, que j’aime à injecter, par touches, dans mon travail.

Julien David Fall Winter 2012 FEMME
JULIEN DAVID FALL 2012JULIEN DAVID FALL 2012

C’est une manière de poser son identité.
Oui c’est ça, même si je fais d’autres choses. Le pixel art, le positionnement des poches qui sont toujours un peu plus basses que la normale, le volume des vestes aussi, et le fait que la taille soit un peu rabaissée. Ce genre de détails, pose, je pense, une partie de mon identité créative.

Justement, votre identité, vous pensez l’avoir posée, imposée?
Oui et non. Je ne pense pas qu’on n’y arrive jamais complètement. En fait, je n’ai pas envie de me presser, ni de me limiter. Je ne veux pas me contenter de références qui me sont familières, rester dans quelque chose qui se répète et qui devient au final un peu chiant. J’essaie donc à chaque fois d’aller vers quelque chose de différent. L’homme c’est très récent. Pour la femme, par contre, on en est à la sixième saison et je ne veux pas m’endormir sur mes lauriers en ressassant les mêmes concepts. C’est pour ça que je vais, dans les années à venir, encore agrandir mon vocabulaire pour fixer mes limites. Je ne pense pas que ce soit encore le cas.

C’est plutôt positif comme démarche…
Oui… Et en même temps, nos clients importants, ceux avec lesquels on travaille depuis le début, se retrouvent toujours dans nos collections, nous suivent. Il n’y a jamais eu de moment où on est venu me dire : «On se perd un petit peu».

Ils comprennent votre démarche, en somme.
Oui c’est ça. Aussi bien nos équipes que les clients finaux. Vous savez, on fait beaucoup de store events au japon, et c’est très intéressant pour moi. J’y vois comment ils mélangent les pièces de la saison précédente aux nouvelles pièces. Et ça matche plutôt pas mal, en fait. Je garde en tête, quand je dessine mes collections, l’idée qu’on puisse mélanger certaines pièces des saisons précédentes avec les nouvelles avec la volonté de rester dans la même histoire.

C’est quoi le thème de votre dernière collection homme (été 2013)?
Le thème de la collection c’est, "Les enfants gâtés". On a des imprimés avec des peignes géants, évoquant les gamins bien coiffés. Il y a aussi les imprimés jouets, comme les tyrannosaures, ou la main d’une poupée démontable que j’ai trouvée à Akihabara. C’est une partie de Tokyo où tu peux trouver ce genre de choses hallucinantes.
Cette même main revient aussi en géant, dans les foulards avec des variations de couleurs et de tailles.

Julien David SPRING 2013 Homme
JULIEN DAVID SPRING 2013JULIEN DAVID SPRING 2013

Donc le foulard reste le cœur de votre activité?
Disons que c’est un accessoire qu’on refait chaque saison. On fait d’autres types d’accessoires, mais les clients savent qu’ils vont trouver des foulards chez Julien David chaque saison. C’est vraiment le produit dont on est les spécialistes.

Vous utilisez beaucoup de tissus japonais aussi.
En fait, la particularité du Japon c’est que selon les préfectures, il y a une spécialité. Au nord, c’est l’impression et la façon. Vous descendez un petit peu et c’est tout ce qui est laine. Puis, quand vous arrivez à Kyoto, c’est la soie; et enfin, tout au sud vous trouvez le coton et le denim. Le fameux denim japonais d’Okayama. Vous pouvez vraiment travailler tout type d’étoffe à l’intérieur du Japon. Et même sur les tissus techniques, comme mon nylon waterproof, c’est des choses qu’ils font sur place.

Julien David Fall Winter 2012 FEMME
JULIEN DAVID FALL 2012JULIEN DAVID FALL 2012

Le fait que vous soyez au Japon vous inscrit un peu dans la lignée de marques comme Kolor, Sacai etc.?
Oui, c’est des marques que j’aime bien, que je respecte; et c’est bien d’être dans les mêmes points de vente qu’eux.

Justement, j’ai interviewé il y a peu le créateur de Kolor et je l’ai interrogé sur la Japanese touch. Il m’a répondu que ce n’était pas à lui de répondre à cette question puisque lui était japonais. Alors je vous pose la question à vous.
Comment on pourrait décrire ca…
En fait, c’est cette idée de mélange entre la volonté de créer un produit original à partir de quelque chose de très classique anglais, ou de très sport américain, le tout envisagé avec un regard vraiment objectif, du Japon, sans la pression de l’environnement de ce produit. Et la manière de mixer ces univers, comme seuls les japonais savent le faire, c’est vraiment pour moi ce qui fait leur différence, leur identité. Comme ils sont excentrés et pas dans cet univers là au quotidien, ils prennent un produit vidé de ses codes sans le poids du symbole qu’on peut lui conférer.

On n'est donc pas sur une mode qui se muséifie…
Oui c’est vrai, et c’est ce qui fait l’intérêt et l’originalité de leur styling.

Et vous, c’est un peu dans cette démarche que vous vous inscrivez?
Moi, je récupère ça, en fait! Je récupère et remanie ce qu’eux ont récupéré d’Europe et remanié à leur façon.
Mais pour revenir au style japonais, cette approche n’est pas valable que pour la mode; ça l’est aussi pour la nourriture… En fait, quand vous vivez là bas, vous vous rendez compte que dans l’architecture, mais également dans tous les arts et métiers créatifs, il y a une vraie appropriation des choses, qui est ensuite transformée en quelque chose de japonais.

Comme avec des types comme Murakami, c’est de la récupération relue et sublimée…
Oui tout à fait… Et japonisée.

Il y a aussi un peu du raffinement historique japonais, quelque chose de très précis, pointilleux, dans leur démarche créative, non?
C’est ça, de la précision. Le souci permanent du détail qui leur permet d‘exercer à la perfection leur idée, parce qu’ils ont vraiment cette rigueur extrême dans leur travail.

Julien David Fall Winter 2012 HOMME
JULIEN DAVID FALL 2012JULIEN DAVID, FUSION FOOL - INTERVIEW

Vous vous sentez bien dans cette atmosphère là?
C’est vrai que pour nous c’est idéal. On a rarement de mauvaises surprises avec les usines qu’on utilise pour fabriquer: on est livrés en temps et en heure, et ils comprennent bien, même les détails qui peuvent paraître anodins et inutiles.

Et l’avenir?
Je suis finaliste de L’Andam (qu’il remportera quelques jours plus tard, ndlr). A partir de ça, si je reçois cette aide, j’aimerais peut être produire des choses en France. Même d’un point de vue commercial, il est intéressant de pouvoir envoyer des choses d’Europe. Pour approvisionner certaines régions du globe, le Japon c’est loin et ça à un coût… Tout devient tout de suite beaucoup plus cher… Et puis il y a plein de belles choses ici: j’ai travaillé avec l’Europe dans le passé et je sais qu’on peut faire de belles choses ici. Pour les sneakers de l’été prochain, par exemple, j’ai fait une collab avec Twins qui est une entreprise française… Je trouvais marrant de travailler avec eux: d’une part parce que j’aime ce qu’ils font, mais aussi pour le fait que pour une chaussure achetée, une chaussure est donnée à un enfant dans le besoin. Et je trouvais approprié, pour le thème de ma collection, de travailler avec eux. On y a imprimé nos petites écritures sur deux high-tops et trois low-tops de leur classique, la Vinci.
Développer une partie de mon enseigne en France, C’est donc une possibilité, clairement. Mais j’y vais tranquillement. J’ai toujours voulu une évolution organique de ma boite, on a toujours fait petit à petit: foulards, manteaux, petite collection, puis plus grande collection, enfin défilé. Donc il y a vraiment cette volonté…

… De grandir avec sa marque…
… Oui et puis juste de faire avec nos moyens aussi. C’est dur de soutenir un business qui démarre.

Justement, dans chaque marque "créateur", il y a toujours cette question sous-jacente des investisseurs potentiels?
Je n’y réfléchis pas trop. En fait, je pense que pour un business comme le mien, à mon stade, ce n’est pas seulement de l’argent qu’il faut, c’est plus un investisseur avec une unité de production, un savoir faire de retail; bref, un savoir faire qu’on n'a pas. Pas seulement un sleeping partner, quelqu’un qui nous donne de l’argent, mais plutôt quelqu’un qui comprenne ce qu’on fait. Par exemple, il y a certains types d’accessoires que je ne peux pas produire, parce que le Japon n’est pas le meilleur endroit pour faire ce type de choses. Si j’avais l’expertise, le soutien d’une usine, ou d’un industriel, qui soit de l’ordre de l’apport de savoir-faire et pas seulement d’argent, eh bien les choses avanceraient certainement plus vite… Mais on peut s’en tirer tout seul aussi… Avec juste un peu plus de temps!

JULIEN DAVID, FUSION FOOL - INTERVIEW


Julien David © DR Julien David