Jean-Louis COURTINAT- Vivre Avec Toit- Expo

Par Laetitia Allal,

Les situations matérielles et/ou psychologiques les plus précaires dans cet indécent monde du darwinisme social finissent bien souvent par jeter les êtres les plus "faibles" à la rue, pour une plongée en abîme dans laquelle beaucoup s'asphyxient.

Jean-Louis COURTINAT Vivre Avec Toit


© Jean-Louis COURTINAT
J’ai rencontré Cathy dans la rue il y a treize ans. On faisait la manche tous les deux. Depuis on ne s’est plus quitté. Elle est handicapée physique. Elle perd un peu la tête. Je l’aime comme elle est.
Depuis deux ans, on est logé par « les petits frères » à l’hôtel Star. C’est tout ce qu’on voulait. Se retrouver tous les deux. Etre indépendants. Surtout ne plus être dehors. La rue c’est épuisant. On y a laissé notre peau.
La chambre est petite. C’est un peu sale mais ça va. On vit sur le lit. Il nous sert pour dormir et pour manger. On a une petite télé. On sort pratiquement plus. Cathy ne peut plus bouger.
Je fais la manche une fois par semaine. Ça permet de tenir huit jours, en comptant les clopes et la bière.
Notre seul but, c’est de nous marier. Laisser une petite trace comme quoi on a vécu ensemble. J’espère qu’on tiendra physiquement. On est quand même au bout du rouleau.



Reste que d'aucuns, très peu certes, refont surface... Retrouvent un toit voire. Et c’est ce retour à l’intimité, à l'humanité, que le très engagé photographe Jean-Louis Courtinat a suivi pendant deux ans. Les photos et l'exposition, "Vivre avec toit", qui s'imposent comme un témoignage poignant et à vif rendent la vie et la parole - chaque photo est illustrée de citations de ces êtres en reconquête d'humanité - à ceux que la société a tenté de suicider, de bâillonner et qui doivent réapprendre à vivre…


Jean-Louis COURTINAT- Vivre Avec Toit- Expo


© Jean-Louis COURTINAT
Je m’appelle Daniel. J’ai une psychose maniaco-dépressive bipolaire. Je tiens cela de ma mère. Quand j’étais enfant, elle me frappait sans raison. Mon père a très vite quitté la maison. Je l’ai peu connu. Mes deux soeurs ont été placées en famille d’accueil.
En 1980, j’étais marié. Le problème est que je battais ma femme. Impossible de me contrôler. Je m’acharnais sur elle. Après j’étais paralysé par la honte. Elle m’a quitté. Elle a bien fait. J’ai eu deux fils. Ils ne veulent plus me voir. Je voudrais leur écrire. Je n’y arrive pas.
En 1992, J’ai été hospitalisé en psychiatrie. Quand je suis sorti, j’étais à la rue. J’ai pris le train pour Paris. J’ai rencontré « les petits frères des Pauvres ».
Ils m’ont aidé à obtenir le R.S.A, la C.M.U, et une pension d’invalidité.
Je vis dans une chambre de douze mètres carrés. Je n’ai ni eau chaude ni chauffage. Je paye cinq-cents euros par mois à un marchand de sommeil. Je sais que je suis exploité mais, Je n’ai pas le choix. C’est ça ou la rue. Il en va de ma dignité d’homme. Je sors peu. J’ai honte de ce que je suis devenu. Le matin je mange aux « petits frères des Pauvres », le soir dans ma chambre. J’ai du mal à gérer le quotidien. Tout est problème pour moi. Je prends des tonnes de médicaments. J’aimerais avoir des projets. Etre comme les autres. Pour l’instant je ne suis pas prêt. J’ai demandé d’aller en maison de repos. J’ai besoin d’aide pour m’en sortir



Des images à fleur de peau, à l'instar des propos de Jean-Louis Courtinat, dont voici quelques extraits.

"Pendant deux années, j’ai vécu auprès d’hommes et de femmes qui venaient de retrouver un toit après avoir vécu très longtemps dans la rue. 
Comment appréhendaient-ils leur nouvelle vie ? 
Comment se reconstruisaient-ils ? Quel était leur quotidien ? C’est ce que je voulais savoir. 
Je me suis vite aperçu des limites de la photographie. Tous exprimaient leur soulagement d’avoir un logement, la difficulté de réapprendre à vivre dans un espace réduit, leur incapacité à se prendre en charge au quotidien. Ces sentiments étaient intraduisibles en photographie.

J’ai donc pris un petit carnet dans lequel j’ai inscrit méticuleusement leurs propos. J’ai respecté leur style, leur façon de s’exprimer, leurs non-dits, leurs erreurs et leurs contradictions. Pas d’interview brutale, mais une succession de petites réflexions intimes qu’ils m’ont confiées au fil du temps. 
Toutes les personnes que j’ai suivies ont plus de cinquante ans. Elles ont toutes connu une enfance difficile. La plupart ont rejeté leur famille ou été rejetées par elle. Beaucoup sont fatiguées, malades, dépressives, en cours de soins ou sous dépendance chimique. La plupart se sentent inutiles au monde, se replient sur elles ou se retirent de la vie sociale. Certaines expriment leur solitude, leur souffrance, leur impossibilité d’échanger, de discuter, de partager leurs émotions. Beaucoup ont un sentiment de culpabilité et se sentent responsables de leur exclusion. Toutes vivent des minima sociaux. Plusieurs ont de toutes petites retraites. Nombre d’entre elles ont de graves problèmes de dépendance à l’alcool. 
Avoir un toit même si ce n’est qu’un taudis est primordial pour elles. Toutes m’ont parlé du désir de se poser, d’avoir une adresse, un lit, des clefs, une boîte aux lettres, bref d’être reconnues malgré leur pauvreté. 
Le plus difficile pour moi fut de suivre plusieurs personnes en même temps. Il m’a fallu une organisation très précise pour conserver une pression sur elles sans jamais les gêner dans leur quotidien. J’ai dû composer avec les rendez-vous manqués, les changements d’adresse, les hospitalisations, les retours à la rue et les ruses pour éviter les marchands de sommeil ulcérés par ma présence.


J’avais élu mon quartier général à « l’Etape », lieu de vie des petits frères des Pauvres qui accueillent des personnes dans la précarité. J’arrivais pour le petit-déjeuner, je discutais avec les gens, je leur parlais de mon projet. Beaucoup ont refusé. Peur de se montrer, de parler ou d’être reconnu par leur famille. Il m’a fallu énormément de temps, d’écoute et de proximité pour gagner leur confiance. Au début je leur donnais des photographies. J’ai vite renoncé car je leur offrais une image d’eux qu’ils refusaient de voir. Finalement j’ai fait peu de photos. On se rencontrait régulièrement. On prenait un café, on discutait. Je me sentais plus bénévole que photographe et cela me plaisait. 
Aujourd’hui et comme à chaque fois que je termine un long travail, je me demande si ce que j’ai enregistré est aussi riche que ce que j’ai vécu. Ai-je été à la hauteur de la confiance qu’ils m’ont donnée ? Ai-je saisi l’essentiel ? Le cœur du propos se trouve-t-il d’ailleurs dans ce qui est montré ou dans ce qui ne l’est pas ? Je sais qu’il faut beaucoup plus que des photos pour que ces êtres fragiles ne portent plus le fardeau des préjugés et des tabous qui les livrent à l’oubli de tous. 
Makou, Ginette, Daniel, Max, Patrick et vous tous avec qui j’ai passé ces moments forts, ce travail est aussi le vôtre. Puissent vos textes et mes images provoquer chez ceux qui les verront de la compassion et le simple désir de mieux vous connaître. C’est mon voeu le plus cher."
Jean-Louis Courtinat

Jean-Louis COURTINAT Vivre Avec Toit


© Jean-Louis COURTINAT
Je m’appelle Gérard. Je ne veux pas qu’on sache qui je suis et où j’habite. Je n’ai aucune famille. Toute ma vie j’ai connu la galère. Aujourd’hui je suis handicapé. Je vis dans mon appartement depuis sept ans. J’y suis bien. Je fais ce que je veux. C’est chez moi. J’ai un toit, mes clefs, et ma boîte aux lettres.
En hiver ça caille. J’ai des couvertures. Pas de problème. J’ai des difficultés pour marcher. Je me plains pas. Y’a pire ailleurs.
J’aime être seul. La journée je regarde la télé avec mon chat. Le mardi je vais aux « petits frères » car il y a Suzanne. Elle est super avec moi. On fait des sorties en bus. Personne ne connaît mon passé. Je le garde pour moi. Je veux qu’on m’oublie. Je suis d’accord pour les photos. C’est tout.


Galerie FAIT & CAUSE
VIVRE AVEC TOIT
Jusqu'au 23 février 2013
58 rue Quincampoix
75004 Paris