SALIF TRAORE, LA NOUVELLE PHOTOGRAPHIE AFRICAINE - INTERVIEW

Par Laetitia Allal,

Haute -Couture


Haute-Couture, Salif Traoré

Qui est Salif Traoré, pouvez-vous vous présenter ? Comment avez-vous décidé de devenir photographe?
Je suis un jeune photographe malien, né le 12 novembre 1974 à Kati, plus précisément à Faladjiè Nègèla une région de Koulikoro. Comme j’ai toujours eu envie d’étudier et d’évoluer dans un domaine créatif, j’ai opté, à la fin de mes études de comptabilité, pour la photographie en m’inscrivant en 2004 dans un centre de formation, au (CFP) de Bamako au Mali. J’y suis resté jusqu’en 2007.

Mais pourquoi la photographie?
Je suis resté longtemps au chômage avec mon diplôme en mains, sans trouver de travail pour subvenir à mes besoins. Du coup l’idée m’est venue en tête.
Comme quoi, quelqu’un peu avoir la chance d’étudier sans avoir la chance de trouver un travail dans l’administration, ainsi va la vie. Il faut se battre pour réussir. Et même si étudier la photographie revenait à tout recommencer, je me suis dit que c’était un métier noble, indépendant.

Quels sont les photographes que vous admirez?

J’admire très franchement le travail de tous les grands photographes africains qui ont fait la fierté de ce continent partout dans le monde. J’aime aussi quelques photographes européens, comme William Klein, Daniel Baudraz.

Y-a-t'il des photographes qui vous ont influencé?
En réalité j’admire le travail des photographes mais aucun d’eux ne m’influence.

Vous enseignez la photo aussi : vous avez un mantra?
Ma devise dans l’enseignement de la photo c’est : «CONTRIBUER AU DEVELOPEMENT DE LA CULTURE AFRICAINE».

Comment vous est venue l‘idée de travailler sur des photos qui ont l’apparence de photos naturalistes?
Un artiste c’est quelqu’un qui cherche, crée, dénonce, propose, à partir des faits négatifs et positifs d’une société, d’une nation. De ce fait, toutes les choses liées au comportement de l’être humain envers son prochain me touche énormément. De là m’est venue l’idée de donner à mes photos ce côté naturaliste.

Le téléphone tient une place importante dans vos photos, pourquoi ?
Chez nous, au Mali, le téléphone portable est devenu un phénomène de société de première importance, allant même jusqu’a briser les mariages ou certaines relations intimes. Posséder un portable c’est exister. Même les enfants en veulent, ils se l’offrent ou se le font offrir par leurs parents. Et en plus d’être devenu un phénomène sociétal, c’est devenu aussi un moyen de gagner de l’argent grâce aux réparations, et à la vente de cartes etc.

Haute -Couture


Haute-Couture, Salif Traoré

Pouvez- vous nous parler de votre série Haute-Couture?
Je suis passionné par les couleurs et l’architecture des tissus. Pour moi, la Haute-Couture est un système vital, c'est-à-dire comme l’être humain. Je m’explique : nous disons très généralement chez nous que l’Afrique est une terre d’hospitalité et que tous les africains font partie de la même famille, qu’il faut toujours s’entraider, et qu’on est inséparables les uns des autres. Je vois instinctivement la couture de la même manière, puisque quelles que soient les circonstances, un habit découpé en morceaux de tissu finira toujours par être cousu.

La mode occidentale tient une place importante en Afrique expliquez-nous pourquoi?
A mon avis, si vous voyez que la mode occidentale tient une place si importante en Afrique, il peut y avoir une question d’ordre politique ou économique. C’est parce que les dirigeants culturels et les consommateurs africains ont tendance à ignorer nos stylistes et créateurs locaux, qui sont talentueux et se battent nuit et jour pour l’avancement et le développement de ce secteur d’activité.

Vous avez ouvert votre studio photo, à Bamako je crois, pour vous est-ce important de rester en Afrique et de continuer à travailler sur place ?
Bien sûr ! C’est vraiment important pour moi de travailler et rester en Afrique, d’autant qu’avec la technologie, c’est très facile de contacter l’autre au bout du monde. J’ai installé mon studio à Bamako, et c’est vrai qu’il est difficile de vivre de ce métier ici. Mais je pense qu’en matière de prestation, le lieu où l’on vit n’est pas si important ; seul le travail libère l’homme.
Je peux me déplacer et travailler à l’étranger quand mon métier me le demande, puis rentrer au Mali chez moi. Faisant profiter d’autres personnes de mon expérience dans ce domaine. Avec ce système, je serai à l’aise toute ma vie, sans être embêté par qui que se soit. Pour être honnête, je suis fier d’être un photographe malien, et de vivre au Mali. Qu’importe l’endroit, rien ne vaut sa terre natale : c’est en restant chez soi qu’on peut reconnaitre sa vraie personnalité, sa culture etc.

Salif Traoré


Jeunes, Salif Traoré

Et justement, pourquoi prendre tant de photos de personnes avec leurs papiers d’identité?
Prendre des photos d’identité pour des personnes qui font leurs papiers, fait partie de mon travail, ce n’est pas une volonté. C’est juste qu’il est difficile de vivre de la photographie artistique. C’est la raison pour laquelle j’ai ouvert mon studio, pour réaliser des travaux à titre commercial (portraits, cérémonies de baptêmes, mariage et autres), pour essayer de survivre. Parallèlement je réalise mes travaux personnels au studio.

Vous racontez des bouts de vie très simples, dans vos photos : ces petites histoires sont une donne essentielle de votre travail?

Très généralement, je travaille de la sorte, des histoires utiles qui sont en rapport avec le quotidien.

Vous considérez vous comme un photographe du social?

Social oui, mais plutôt d’auteur, c’est du moins ce que je souhaite.

Quelle image de l’Afrique souhaitez-vous transmettre?

Courage, hospitalité, solidarité et entraide.

Comment travaillez-vous?
Je travaille aussi bien en argentique qu’en numérique, sur commande et sans commande, toute l’année 7 jours sur 7, et sans repos. Qu’il soit commandé ou pas, dès qu’un thème m’interpelle, je l’examine, et me mets au boulot instinctivement. Je ne m’arrête pas de travailler jusqu’à trouver l’angle qui me convient. Au jour d’aujourd’hui, j’ai travaillé des thèmes tels que l’architecture, les énergies renouvelables au Mali, le transport à Bamako, les chasseurs du Mali, la démolition etc. Je les ai effectués sans commande, je réfléchis à une idée, la traite, et archive les photos chez moi.

Pour le monde occidental, la photo africaine se résume souvent à Seydou Keïta et Malick Sidibé. Comment expliquez- vous ce manque de connaissance de la culture africaine?
Je dirai déjà que c’est grâce à eux que Bamako est devenue la capitale de la photographie africaine depuis 1994. J’ajouterai aussi que c’est dû au fait que la photographie artistique n’était pas développée en Afrique, qu’elle ne se résume qu’à eux.
Les Seydou Keita et Malick Sidibé faisaient, dans le temps, de l’art dans leurs reportages sans s’en rendre compte. Et cela peut se justifier par la nécessité pour eux de faire des reportages de studio une activité alimentaire, un moyen de gagner leur vie. Comme beaucoup d’entre nous le font encore.
Ainsi, l’occident avait une double information au travers de ces photos. Les photographies des années 1960 plus précisément renseignent à la fois sur la mode africaine d’époque et sur le comportement des africains face à l’appareil photo.
Mais comme on dit ici, « chacun à son tour chez le coiffeur », et c’est notre tour de prendre la relève.

Jeunes


Jeunes, Salif Traoré

Y-a-t-il selon vous une nouvelle génération de photographes en Afrique?

Bien sûr que oui, j’en connais quelques uns : Calvin Dodo du Ghana ou du Nigeria ; Usché Irrocha du Nigeria, Mouanda Baudouin de Congo Brazzaville, Saidou Dicko du Burkina Faso, Zanneli de l’Afrique du sud et Mohamed Camara du Mali. Entre autres…

Prochaines étapes?
Toujours me battre pour que mon travail ne s’arrête pas à ce premier livre

Des projets en cours?
Créer un centre de formation en photographie pour que ceux qui ne connaissent pas ce domaine artistique, et pour que les enfants qui n’ont pas eu la chance d’être scolarisés puissent en profiter.
Trouver de nouveaux projets pour que les jeunes puissent s’en sortir mieux que ça, tout en restant en Afrique.

Vos rêves?
Faire la fierté de la photographie africaine de la nouvelle génération.
Devenir un photographe africain reconnu et me battre pour que ce livre puisse exister partout dans le monde.

Jeunes


Jeunes, Salif Traoré



Salif Traoré



Salif Traoré, Les éditions de l'oeil
Parution : 25 avril 2011