Le paradis perdu de Jonny Briggs - INTERVIEW

Par Laetitia Allal,

Smiling inside


Smiling inside.


Qui es-tu Jonny Briggs?
Je suis né et j’ai grandi à Berkshire avec mes 4 grandes sœurs et mes parents qui apparaissent dans les photos. Dans notre coin, il y a des forêts en abondance, ce qui était assez fantastique pour jouer quand nous étions gamins, maintenant que je suis adulte j’y vais pour la contemplation. Il n’y a rien d’autre dans cette région, aussi quand je suis là-bas, il y a une vraie bulle familiale. J’ai été élevé dans le christianisme, puis quand j’ai grandi, j’ai préféré élargir ma spiritualité, ce sont souvent des horizons que j’utilise dans mon travail. J’ai eu une Licence d’art plastique au collège de Chelsea, puis une maitrise en photographie au Royal collège of Art.

Et comment es-tu devenu artiste?
Après mon Baccalauréat, j’ai étudié l’architecture à la Bartlett, UCL. Pour le mémoire de construction de première année, j’ai designé une ferme fromagère pour un fermier et une vache vivant ensemble au sommet d’un cimetière de prostitués à Southwark. J’ai découvert qu’une vache frisonne peut produire assez de lait pour produire un rond de stilton par jour, et à partir de là j’ai appris comment regarder une vache, et comment faire du fromage, mais aussi la configuration d’une construction. Les vaches peuvent monter des escaliers, mais pas les descendre à cause de leur constitution (parfois je m’interroge sur le pauvre fermier qui a découvert cela).
Il y avait, donc, des escaliers s’enroulant autour du bâtiment où le fermier et la vache pouvaient dormir ensemble côte à côte grâce à un tissu à la forme d’une membrane qui diffusait la chaleur, mais pas les fluides corporels.

Pour descendre, le matin, la vache devait entrer dans un élévateur qui en fonction du poids soulevé faisait remonter le foin mécaniquement qui était tombé dans les murs du bâtiment, l’isolant et pouvant, de ce fait, être mangé par la vache.

Le monte charge de la vache déplaçait aussi un énorme convoyeur à bandes de fromage dans tout le sous-sol chaque jour. Pour se rendre au sous-sol afin de faire le fromage à partir du lait de vache, le fermier devait glisser sur une perche de pompiers. Une mince tentacule du bâtiment s’élevait pour sortir du sous-sol, au travers d’une écurie désertée et donnait sur la grande rue, où le fermier pouvait vendre,chaque jour, le fromage à un moment donné. Aussi lorsque le convoyeur à bandes de fromages atteignait la grande rue, le fromage était assez mûr pour être mangé. Le bâtiment était construit comme structure branlante de montagnes russes en bois, couvert d’une large pente roulante de fromage. Le mur était aussi recouvert, partiellement, du fumier de vache pour isoler le bâtiment.

Bref, j’ai foiré mon année. Les professeurs ont estimé que je m’étais perdu dans cette histoire et que j’aurais dû me focaliser un peu plus sur le bâtiment. Et ils avaient totalement raison. J’avais même était dans le Derbyshire pour apprendre comment une vache faisait du lait et mis une photo de moi trayant une vache sur le devant de mon portfolio. Ils m’ont suggéré que je ne pensais pas comme un architecte et que cela serait plus bénéfique pour moi et pour mes idées foisonnantes de suivre les cours de la fondation des arts du Collège d’Art de Chelsea. L’idée m’a excité, et j’ai saisi ma chance.
Je suis si content de l’avoir fait – ça a était une des meilleures années de ma vie et m’installa dans un chemin qui à proprement parler me fait me sentir bien. Tout ça pour découvrir ce que je n’étais pas et découvrir que j’étais un artiste qui avait été comme un poisson hors de l’eau.
Je pense que créer le monde est incroyablement enrichissant, c’est comme être en relation avec lui, C’est comme, je l’ai décrit auparavant, un enfant qui entretient une relation avec son ami imaginaire. J’ai une véritable soif de faire ressortir mes idées, je trouve cela énergisant et pénétrant, comme une partie de jeu. C’est thérapeutique aussi. Aujourd’hui je ne peux envisager ma vie sans le travail. Parfois, je compare ma relation au travail à la relation que certaines personnes entretiennent avec Dieu – une relation avec mes intuitions, mes tripes.

Un-seeing


un-seeing


Quels artistes t’ont le plus influencés?
J’aime les dessins animés et les caricatures. C’est souvent fait par les adultes pour des enfants ; l’enfance vue au travers des yeux d’adultes. Des artistes qui créaient un autre monde – à la fois visuellement et conceptuellement, avec des personnages agissant avec leur propre loi. Ceux qui me viennent à l’esprit sont Henry Darger, Paula Rego, Ryan Trecartin, Cat Roissetter et Tony Oursler
Je suis aussi fasciné par le film de David Lynch, Lost Highway, qui déstabilise la sécurité de la maison familiale en utilisant les artifices du film. Dogtooth, pour son exploration de la bulle familiale et du conditionnement. Et Lars and the Real Girl pour son exploration sur les relations que nous entretenons avec les objets qui sont toujours intéressantes.

Depuis combien de temps fais-tu de l’art?
Depuis 8 ans maintenant !
J’ai toujours impliqué mes parents dans mon travail, et ce depuis le commencement. Je trouve le thème si intéressant que c’est bien de l’avoir fait avec eux dès le départ.

As-tu une théorie artistique?
J’aime étudier une théorie après avoir fait un travail, plutôt que faire à partir d’une théorie artistique, comme ça le travail nait de mes sentiments plutôt que de mes pensées. Les théories que j’apprécie de lire sont souvent issues des psychanalystes : Jacques Lacan, Darian Leader, Donald Winnicott, Adam Phillips et Carol Mavor. Tous propulsent mon esprit dans des voyages captivants.

The stripped connection.


The stripped connection.


Peux-tu nous dire où et comment trouves-tu ton inspiration?
J’ai un dossier dans mon ordinateur appelé «inspiration» où je range des images. J’ai aussi une pile de tendances – croissante de coupures d’images prises par moi, dans mon studio. L’inspiration est partout, sommeillant, attendant l’œil de l’observateur qui la reconnaitra comme révélateur. Et ce que je trouve stimulant peut être aussi une révélation pour moi, comme une personne que j’aime – C’est comme une chasse aux trésors de sa découverte intime. Une personne ennuyeuse pour quelqu’un peut être fascinante pour quelqu’un d’autre. Souvent, je trouve des travaux antérieurs qui inspirent les prochains - comme un effet domino de découverte.

Les idées qui touchent le plus mes sentiments sous-entendent qu‘elles proviennent de mon inconscient. C’est pourquoi on a souvent le sentiment que le travail vient d’ailleurs, en dehors de moi.

L’imaginaire de l’enfance est très présent dans ton œuvre, pourquoi?
Beaucoup de mes travaux impliquent une tentative de reconnexion avec ma propre enfance. Parfois je rêvasse à ce que pourrait être une conversation de mon moi adulte avec mon moi enfant. Je pense que cela marcherait bien, et que cela pourrait être une expérience thérapeutique. Je crois que ça pourrait à la fois m’aider et l’aider aussi.
C’est une relation déroutante que j’entretiens avec mon enfant intérieur – cette personne qui est la même que moi, et pourtant différente, qui est en train de devenir de plus en plus étrangère à chaque pas que je fais vers l’âge adulte.
Quelque fois je sens que j’essaie de re-vivre mon enfance, quelquefois de la ré-animer, et d’autres fois de la re-créer. Quand je regarde en arrière, l’époque où j’étais plus jeune, et bien je vois un montage d’hier à aujourd’hui. Comme un adulte faisant un dessin animé pour un enfant, je suis en train de voir mon enfance à travers mes yeux d’adulte. Et ça s’infiltre au travers de mon travail.

Comfort Object.


Comfort Object.

À ton avis, est-ce possible pour un adulte de vivre en dehors des règles comme un enfant, dans notre société?
C’est une décision difficile à prendre. Devons-nous nous intégrer à la norme, ou devons-nous prendre le risque d’être des individus? Souvent je vois la tentative de devenir adulte comme une tentative d’appliquer une logique aux choses, de se socialiser, se conditionner, et trouver des réponses à nos interrogations, bref trouver la normalité.
Pourtant la suspension, l’ouverture d’esprit et l’intuition liées à l’approche enfantine est si importante à conserver. C’est à travers ça que nous pouvons penser au delà de la normalité et créer le fantastique. Se rapprocher de notre nature, plus que de s’aveugler par notre culture. Comme point culminant, les goûters de chimpanzés dans les zoos au siècle dernier, qui a dit que nous devons boire le thé d’une certaine manière ? Qui a dit ce que les hommes devaient porter et ce que les femmes devaient porter ? Qui a dit ce que en quoi nous devons croire ? Qui a dit comment nous devons nous comporter ? Le groupe dit, et les individus suivent.
Très créatifs, nous pouvons tous l’être si nous avons le courage de penser en dehors du groupe, et exprimer fièrement et sans limite notre individu.

Peux-tu expliquer ton approche et comment tu parviens à ce type de création comme Poupée de porcelaine, Tétine etc…
J’ai souvent introduit des accessoires dans mes photos ou performances, que j’expose, par la suite, à coté des photographies où comme dans un musée, toutes les évidences se séparent, elles-mêmes, de l’évènement.
La poupée de porcelaine a était faite en moulant la tête de ma mère dans de la terre à porcelaine. La terre rétrécissait de 10% chaque fois que je la faisais chauffer, ensuite je la moulais et remoulais jusqu’à ce que la tête devienne assez petite pour être à la taille des moulages des poupées d’enfances que mes sœurs utilisaient pour jouer.

Comfortable in my skin


Comfortable in my skin.

Recréer une vie nouvelle avec tes parents et toi même, recapturer ton enfance : est-ce une thérapie?
Sans aucun doute. Notre enfance tient une telle place dans ce que l’on est en tant qu’adulte. Bien plus qu’on ne le réalise, et souvent bien plus qu’on ne le voudrait. Ce procédé m’a rapproché de moi-même et de mes parents aussi. C’est un processus optimiste et alchimique pour moi.

Qu’espères-tu atteindre à travers ton oeuvre?
J’espère recevoir un signal, et c’est ce qui est entrain d’arriver. Je trouve que le processus de création et celui d’achèvement sont tous les deux à la fois stimulant et énergisant. Cela me fait me sentir bien, c’est plus un jeu qu’un travail pour moi, cela ouvre mes yeux sur mes intérêts, et ces intérêts me révèlent comme personne. Je suis dans une chasse aux trésors de l’auto-découverte. Mon approche artistique me renvoie, encore, aux amis imaginaires de mon enfance. Un ami pour la vie j’espère !

the empathetic vs the mimic


The empathetic vs the mimic


Comment définis-tu ton ADN?
Cela m’étonne toujours de me dire que mon ADN est une moitié de celle de ma mère et une moitié de celle de mon père parce que notre mode de pensée est si diffèrent. Je me suis souvent senti différent des autres membres de ma famille, en dépit des liens génétiques.

Quel est ton projet rêvé? Et ton projet à venir?
En ce moment je travaille avec des scientifiques qui utilisent la médecine régénérative pour développer de la peau artificielle sur des objets sous couveuses. Je suis vraiment, très excité par ce projet, et par la nouvelle direction que ça va donner à mon travail. Je suis aussi en train de faire un film sur l’intérieur du corps de mon père. Lequel apparaîtra, je l’espère, dans mon expo solo à la Simon Oldfield Gallery en Octobre.

Jonny Briggs



The other.

Jonny Briggs