Sonia Sieff- Interview

Par Laetitia Allal,

Sonia Sieff, Au secours pardon


Sonia Sieff, Au secours pardon

Qui est Sonia Sieff?
Je suis une photographe française, j’ai 32 ans. Je vis essentiellement à Paris, mais je suis le plus souvent en voyage. J'aime travailler à l’étranger. Mais j’ai une base ici. En terme de photo, je travaille essentiellement sur l’humain. Que ce soit en terme de portrait de mode ou de nu, l’humain est mon terrain de prédilection.

Sonia Sieff, Julie Ordon


Sonia Sieff, Julie Ordon

Comment es-tu venue à la photo? Ton père était photographe (Jeanloup Sieff, ndlr), cela s’est fait naturellement?
Non, au contraire : quand tes parents exercent une profession - on va dire par esprit de contradiction à l’adolescence, même si je n’ai jamais eu de crise d’adolescence marquée-, tu as envie de te différencier : je voulais être écrivain. J’ai commencé par des études de lettres; je voulais faire hypokhâgne, khâgne etc. Et quand j’ai passé mon bac, j’ai rencontré un écrivain… Là j’ai réalisé à quel point c’était difficile, qu’il avait le talent que je n’aurais sans doute jamais…Ce n’était pas un problème, au contraire : je me suis dit autant le savoir assez vite, et je me suis mise à la photographie.

Donc, à 17 ans, fini l’écriture?
J’ai toujours adoré les lettres, mais je pense que c’est très fastidieux d’écrire, très dur. Il faut vraiment avoir un talent, comme dans tous les arts, mais pour moi l’écriture c’était trop douloureux…Pour sortir un texte que j’estimais bon c’était trop difficile.

Tu t’étais déjà essayée à la photographie?
Non. J’ai commencé la photographie à cet âge là. Mon père m’avait offert un appareil pour mon anniversaire, j’avais 16 ans ou 17 ans. C’est là que j’ai commencé la photo ; et ça s’est avéré assez naturel. J’avais un élan de passion, j’adorais ce que je faisais.

Sonia Sieff, Yan Pei Ming


Sonia Sieff, Yan Pei Ming

Mais tu avais été baignée dedans depuis enfant ! Tu assistais aux shootings, non?
Oui, car le studio et le labo de mon père attenaient à l’appartement. Mon père, c’était un artisan; je suis donc totalement imprégnée de cette notion de labo, de tirage. Depuis que je suis petite avec mon père après dîner on allait presser les tirages, les retoucher. J’ai également assisté à ses shootings. Mais je n’ai pas eu vraiment le temps de lui poser toutes les questions qui m'habitent aujourd'hui; j’étais assez jeune quand il est mort. En fait, j’ai découvert la photo à 17 ans, il est tombé malade quand j’avais 19 ans et il est mort un an plus tard.

Il y a des photographes qui t’ont influencée?
Quand on commence la photo, et toujours aujourd’hui, on se rend compte que les maîtres ne sont pas des maîtres pour rien. Bien sûr on ne peut pas passer à coté d’un Penn, d’un Avedon, mais il y a énormément d’autres photographes intéressants… Selon les époques aussi, il y a Brandt, les humanistes, Francesca Woodman, la mode de Newton. Mais mon premier amour est pour les photoreporters (Natchtwey..). Les photographes de terrain m'ont toujours fascinée, les femmes reporters également. Cette école là me passionne : il faut attendre que quelque chose se passe, il faut beaucoup de patience, il y a beaucoup de danger et il est difficile de garder sa santé mentale intacte. Malheureusement, aujourd’hui cette approche devient très difficile, comment gagner sa vie en étant reporter ? Parce que dans notre monde capitaliste, il faut être dans le luxe pour pouvoir survivre. C’est malheureux, parce qu’il y a des photographes incroyables totalement ignorés! Après, il y a d'autres approches photographiques intéressantes. Là j’ai fait une projection avec Gilles Coulon à Pomerol. Gilles Coulon a fait un travail sur les néons que je trouve vraiment beau. Qui j’aime bien autrement? J’aime le travail de Viviane Sassen sur l’Afrique. Je suis fascinée par l’Afrique en ce moment. Elle a une approche, elle fait de la mode depuis peu, mais surtout elle voit, elle est photographe. Elle voit des choses dans la rue, qu’elle attrape au vol ou même sans doute qu'elle recompose, recrée.

Sonia Sieff, Priscilla


Sonia Sieff, Priscilla

Est ce qu’il y a un photographe qui t’émeut particulièrement?
Non. C'est plus des séries qui me touchent chez un artiste que l’œuvre totale. Comme le dernier bouquin dont je t’ai parlé de Vivianne Sassen Parasomnia. Là je me suis dis c’est super beau. Mais en général, c’est plus des petits passages, des petits moments.

Sonia Sieff, Miu Miu


Sonia Sieff, Miu Miu

Parlons de ton travail maintenant : celui-ci est très axé sur la couleur, avec des images très travaillées, très étudiées.
La couleur c’est assez difficile, c’est un exercice beaucoup plus compliqué que le noir et blanc. Regarde là, derrière toi (deux passants passent avec des looks bariolés ndlr) : c’est un travail de couleurs assez dingue. Eux, ils viennent de nulle part, et ce n’est pas évident d’avoir ce vert, ce jaune, plus le t-shirt saumon du mec. C’est assez immonde et ça en devient intéressant parce que c’est trop! La couleur, il faut vraiment qu’il y ait des taches qui aillent ensembles, s'harmonisent, et je trouve que c’est l’aboutissement du travail en noir et blanc. Le noir et blanc, tu commences, tu fais le cadre ; tu apprends le graphisme, les lignes, puis après c’est l’éclairage. Et ensuite tu peux commencer à travailler la couleur. Tiens, Saul Leiter par exemple est un photographe de couleur majeur. Là je dois faire des photos à Londres, et ça me va très bien, car tout est assez gris un peu monochrome. Il n’y a pas beaucoup d’ombres, donc tout à coup, n’importe quelle couleur un peu flashy va ressortir de manière assez belle.

Sonia Sieff, Andy Gillet


Sonia Sieff, Andy Gillet

Il y a une de tes photos d’Andy Gillet, qui a un coté très pictural. Le choix de tes couleurs me fait un peu penser à Edward Hopper. C’est voulu?
J’avais bien aimé travailler cette série. Justement par ce que l’univers était assez sombre. Il n’y a que taches bleues, et lui porte cette veste rose. C’est vrai que la couleur revêt quelque chose de très pictural. Aujourd’hui il y a aussi des photographes comme Gregory Crewdson qui utilisent maintenant des chefs op’ pour travailler. Il y a une dimension cinématographique qui me parle.

Comme Annie Leibovitz?
Oui, mais Annie est plus de l’école du portrait. Elle capte des émotions, des fragilités.

Mais sa production à un coût énorme aussi!

C’est sûr, mais c’est aussi parce que les stars ont besoin de se sentir sécurisées. Donc il faut des équipes, des coiffeurs etc. En fait, c’est tout un univers : quand tu arrives pour une séance photo, c’est la manière dont le photographe, avant même la qualité de son travail, arrive, ou non à te mettre à l’aise. Des photographes comme Peter Lindbergh aiment les femmes et les modèles qu’ils photographient, ce qui n'est pas toujours le cas ! Donc les femmes sont ravies d’aller sur un shooting de Peter Lindbergh, car c’est quelqu’un d’adorable, d’hyper chaleureux et sympathique. Et quand tu vas te faire photographier, t’y vas pas pour te faire photographier par quelqu'un qui va te hurler dessus, qui va être insupportable. Tu as envie de te sentir belle, même si après tu dois donner des émotions plus compliquées, plus sombres. Pour revenir à ces histoires de moyens, Crewdson par exemple, quand il fait ses photos, j’adore la lumière cinéma, j’adore le travail du chef op’, je trouve que c’est une école de la lumière passionnante mais cela en devient presque indécent.

Sonia Sieff, Sophie Auster


Sonia Sieff, Sophie Auster
Justement, pourquoi tu as choisi la photo de mode?
Je ne fais pas que de la photo de mode.

Sonia Sieff- Priscilla


Sonia Sieff, Priscilla

Oui tu fais du nu aussi.
Je fais du nu, du portrait et de la mode. Pourquoi j’ai choisi la mode ? C’est aussi par ce que la mode c’est l’aboutissement de pas mal de choses : si tu es un bon portraitiste, tu sais faire une bonne photo de mode. Inversement, pas mal de photographes de mode aujourd’hui ne sont pas de bons portraitistes, rien ne se passe. Je pense aussi que toutes ces écoles de portrait, de nu, où tu n’as pas de vêtements à mettre en valeur, où tu as juste l’attitude de la fille, le corps, la gestuelle, et bien celles-là sont les meilleures écoles pour faire de la photo de mode.

Sonia Sieff, PaulineSonia Sieff, Pauline
Sonia Sieff,Pauline

Quand tu as commencé la photo de nu, et plus précisément de nu en noir et blanc, n’as-tu pas craint la comparaison avec le travail de ton père?
Non, car je ne fais pas le même nu que lui. Le noir et blanc c’est juste le choix du noir et blanc. Dès lors, il y a énormément de possibles. Là, c’est un œil de femme sur une femme, tandis que mon père, lui, porte un vrai regard d’homme sur la femme. Un regard de séduction, d’abandon, de jeu ; et moi c’est vraiment un regard plus frontal, je suis moins dans la recherche de séduction avec la femme. Là, je viens de faire une série de nus : la fille pose brut ; il n’y a pas du tout les mêmes recherches que mon père qui joue plus sur l’ambiguïté. Quant à moi, je suis plus dans la franchise, je pense. Mon père est un photographe que j’admire, et qui m’a laissé exister. C’était quelqu’un de généreux, tout sauf tyrannique, fin et subtil ; on a toujours eu une belle relation, tendre, j’adore mon père. Mais voilà, on n’a pas le même regard et je suis contente car je n’ai jamais eu trop à subir le poids de la critique parce que je ne suis pas du tout pareille… Et parce qu’il il m’a laissée être différente aussi. Il nous a laissés nous exprimer autrement, mon frère et moi. Mon frère fait de la musique et moi de la photo. L'une des différences que j’aie avec mon père, c’est que mon père a voulu faire du cinéma et que moi j’en ferai, je pense. Lui n’en n’a pas fait car il ne supportait pas les équipes et c’est en ça qu’on est vraiment différents : moi j’aime les équipes, le monde, j’aime les shootings. Je comprends qu’on puisse gérer une séance photo comme un tournage, et mon père détestait cela. C’est pour ça qu’il n’a jamais eu la patience de faire un film, alors que moi c’est mon aboutissement privé.

Sonia Sieff-Roschdy Zem


Sonia Sieff, Roschdy Zem

Tu as commencé par le milieu du cinéma, d’ailleurs, non?
Oui, j’étais photographe de plateau et ensuite j’ai commencé à faire des petits films. Pour moi c’est ma vie. Quand j’avais vingt ans, je faisais des photos de plateau pour apprendre la lumière. Je ne suis pas chef op’ mais j’en aime bien tous les paramètres.

Tu aimerais faire une fiction, un documentaire?
Je pense plus de la fiction. Je ne me vois pas me dévoiler, même si la fiction se nourrit de ce que tu as vécu. J’aime bien le mystère, je ne veux pas étaler ma vie en public. J’ai beaucoup de retenue, et j’adore l’élégance et tout ce qui est esthétique de manière plus générale : du détail d’une porte, à la démarche d'un passant, la subtilité d’un parfum, la façon dont un café est bu...

Et tu as toujours ton appareil avec toi?
Non. Je suis quelqu’un qui fait assez peu de photos de souvenirs, c’est une discipline pour moi, la photo.

D’accord, pas une nécessité vitale pour toi, donc?
Non, je peux m’arrêter de faire de la photo pendant quelques mois. Et cela me fait du bien.

Et tu ne t’es jamais retrouvée face à un paysage en te disant …
… J’adore les paysages, mais je ne m’y suis jamais mise. Pour le coup, parce que je pense que mon père est un paysagiste incroyable! Et aussi par ce que je me trouve plus proche de l’humain.

Justement, comment définirais-tu ton ADN créatif?
Je pense qu’on ressemble aux photographies qu’on fait. Les femmes, j’aime les rendre belles et fortes. Les femmes et les hommes d’ailleurs.

Sonia Sieff- Adan Jodorowsky


Sonia Sieff, Adan Jodorowsky

Revenons au cinéma : tu as déjà ton film en tête?
Je suis déjà en train d’y réfléchir, d’y penser. Je vais l’écrire, mais cela va prendre du temps. Et puis comme je suis minutieuse, cela vient de la photo, je veux choisir tous les postes, car t’as beau tout prévoir, il y a toujours des facteurs humain qui t’échappent.

Tout est donc programmé, dans ton travail?
Tout est super programmé et choisi pour justement qu’il n’y ait pas de problème. Il y a tellement d’imprévus dans un shooting qu’il faut bien s’organiser. C’est une fois la préparation bien cadrée, que je peux laisser libre cours, au moment de la prise de vue en elle même, à la spontanéité.



J’ai vu que tu avais déjà photographié Kate Moss : ce n’est pas difficile de photographier quelqu’un qui a été shooté des millions de fois?
Je viens de retravailler avec elle, il y a à peine un mois. Non, ce n’est pas difficile, car c’est une personnalité assez dingue, elle a une photogénie folle. Elle adore son métier. Je crois que j’ai réussi à faire des photos d’elle qu’on n’avait pas vues depuis un petit moment. C’est un super mannequin, un vrai model, elle est au service de la photo, elle connaît ses angles. Et comme je commence à bien la connaître, on arrive maintenant à bien travailler. Je ne suis plus dans la première impression, égarée, désemparée, comme quand tu arrives dans un lieu qui est trop beau et que tu demandes comment tu vas faire. Là je commence à savoir ce qui va, ne va pas, ses axes, la lumière que je veux faire etc. Sur la dernière série, là on s’est vraiment amusées…

Sonia Sieff, Kate Moss


Sonia Sieff, Kate Moss

Et c’était pour quoi?
Pour les photos de presse de la campagne Fred (pas les photos de la campagne, mais celles qui seront diffusées pour la presse et qui accompagneront la campagne).

Sonia Sieff, Kate Moss


Sonia Sieff, Kate Moss

Elle me fait un peu penser à Bardot !
Elle à un peu le côté félin et sexuel d’une Brigitte Bardot, avec le visage iconique d’une Twiggy. Mais on peut dire qu’elle s’inspire. Elle a sa personnalité propre. Elle a inspiré la rue aujourd’hui. Le mélange chic/négligé, c’est elle.

Je suis d’accord avec toi. Tiens, en parlant de Kate Moss, tu t’intéresses à la mode, aux créateurs ?
Oui, j’adore les vêtements. Je ne pourrais pas bien photographier la mode si je n’aimais pas les créateurs, les designers.

Sonia Sieff, Joan SmallsSonia Sieff, Joan Smalls
Sonia Sieff, Joan Smalls











Et les créateurs que tu aimes?
J’aime Comme des Garçons, Rei Kawakubo est là depuis toujours, il y a un travail magnifique et très créatif en même temps. J’aime Balenciaga, je trouve que Nicolas Ghesquière a un univers très fort et moderne. J’aime depuis toujours Miuccia Prada, que ce soit chez Miu Miu ou Prada, pour sa fantaisie, ces coupes parfaites, italiennes, j’adore. Avec plus de classicisme, mais c’est très très beau, Valentino. Et puis aussi la haute-couture de Giambatista Valli qui est très belle, très cinématographique. Il y aussi le minimalisme de Céline, et son coté parfait, ses basiques bien coupés que tu as envie de garder toutes ta vie. J’aime aussi les matières d’Hermès, c’est une belle maison. En matière de joaillerie j’aime beaucoup Aurélie Biderman, qui est mon amie, et qui a beaucoup de talent. Je me sens aussi proche de la fantaisie de Delfina Delettrez, du travail de Ligia Dias, et de Yaz Bukey. Il y’a beaucoup de filles qui ont du talent.

Sonia Sieff, Colette



Deux questions pour finir : As-tu un travail personnel en cours?
Oui. En ce moment je travaille des nus, en noir et blanc, qui seront exposés chez Colette, avec une inauguration pendant la semaine des défilés parisiens, à partir du 24 septembre.

Sonia Sieff, Colette



Ton projet rêvé enfin : un film alors?
Oui. Un film, mais tout en continuant la photographie. Pour moi c’est important de mener plusieurs projets de front, c'est vital.
Sonia Sieff

Colette
Exposition: Les Sieff
Du 24 septembre au 3 Novembre 2012
213 rue Saint-Honoré
75001 Paris